1911 : L’Innocence du père Brown (2)

 

Nous avons commencé dernièrement la publication presque intégrale d’un article de François Le
Gris, publié en février 1920 dans La Revue hebdomadaire, et consacré à la traduction en langue française et à sa parution, de The Innocence of Father Brown, (traduction
française : La Clairvoyance du père Brown, éditions Perrin). On trouvera ci-dessous la suite de cet article. Ami de François Mauriac, grand lecteur et membre influent du monde de
l’édition, François Le Grix, qui signe cet article, était  le « directeur scientifique » de La Revue hebdomadaire dont le directeur de la publication était Fernand Laudet
(le « Laudet » d’Un nouveau Théologien, M. Fernand Laudet, de Charles Péguy. C’est dans le numéro 24 de La Revue hebdomadaire du 17 juin 1911 que François Le Grix
avait écrit un article contre Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc). La revue était alors éditée par Plon.

 

 

 

 

 

« Mais que parle-je, de méthode? Chesterton poufferait de rire, je crois, si l’on venait à lui contester la sienne. Il est bien libre d’essayer de faire tenir le
maximum de vérité dans le maximum d’absurdité. Il ne cherche pas la solution d’un problème ; il tient une solution, et il construit un problème autour, le plus compliqué possible, tout comme le
P. Brown, qui, tenant déjà son criminel, imaginait une piste aux détours subtils pour mener Valentin jusqu’à Flambeau.

 

Ce n’est pas une méthode de romancier. Mais Chesterton n’est pas un romancier. Improvisateur, essayiste, critique, polémiste, tant qu’on voudra, et surtout, peut-
être, journaliste ; mais journaliste supérieur, dont la virtuosité confine au génie et rassemble beaucoup des traits essentiels de la grande tradition anglaise : une truculence, un sens de la
bouffonnerie énorme, qui l’apparentent à Shakespeare et à Swift ; un goût du brillant, de la pointe, du pince-sans-rire, du paradoxe qui fait de lui un très proche héritier d’Oscar Wilde. Ces
contre-vérités incessantes assomment comme autant de coups de poing. C’est une sorte de boxe intellectuelle. En bon Anglais, G. K. Chesterton fait du sport.

 

Pourquoi, au surplus, nous mêlerions-nous de définir, autrement qu’avec une extrême timidité, la forme d’esprit qui nous est la plus étrangère à nous autres
Français, si sérieux, en dépit de notre réputation de légèreté, et qui croyons toujours « que c’est arrivé ». Le livre de Chesterton est traduit par un Belge dans un français un peu barbare.
Fût-il traduit en meilleur français, ou en français plus exactement décalqué de l’anglais, l’eussions- nous même pu lire dans le texte original, que je persisterais à en croire impossible la
transposition intégrale. Je ne pense, pas qu’il y ait encore, parmi les littératures, de types qui vaillent pour toute l’humanité, qui soient assimilables au même degré, de la même manière, par
les cerveaux de toutes les latitudes. Nous avons beau faire, nous, Français, ne comprenons, ne sentons peut- être pas tout de don Quichotte, du docteur Faust,… ou de M. Pickwick. Comment ce
petit P. Brown ne nous paraîtrait-il pas un peu trop clairvoyant, même eu égard à sa soutane catholique ? »