Un poème de Chesterton dédié à Hilaire Belloc

Nous avons récemment consacré plusieurs articles à Hilaire Belloc, le talentueux ami de G.K. Chesterton, à la fois si proche par leurs communes idées et si différent de caractère et  d’attitude devant la vie. Quand en 1904 Chesterton – âgé de 3O ans – publie son premier roman, Le Napoléon de Notting Hill, il le débute par un poème adressé à Hilaire Belloc. Cette dédicace est composée de cinq strophes de huit vers chacune. Les allusions sont nombreuses à la vie de deux amis, notamment au Sussex où a vécu Belloc quand il était enfant et où il vivra à nouveau à partir de 1906 ou le Château-d’eau de Campden Hill, clin d’œil à l’enfance de Chesterton. Si l’un est un enfant de la campagne, l’autre vient de la ville et restera à jamais un citadin.  Présent aussi dans ce poème l’évocation de Dieu et l’allusion aux idées communes et au combat commun. Chesterton n’hésite pourtant pas à évoquer Nelson comme symbole de l’Angleterre immortelle, mais, vis-à-vis de son ami d’origine française, il se rattrape avec Austerlitz. Si Belloc fut d’abord particulièrement lié à Cecil Chesterton, le jeune frère de G.K. C., il devait devenir l’un des grands amis de ce dernier jusqu’à la mort de Gilbert en 1936. Dans ce poème, la philosophie de Chesterton apparaît déjà.

 

 

 A Hilaire Belloc

 

Pour chaque ville, pour tout endroit,
Dieu fit les étoiles spécialement.
Les enfants les regardent d’un air effaré,
Les voyant prises dans les branches d’un arbre.
Vous avez vu la lune du haut des dunes du Sussex,
Une lune de Sussex que nul encore n’avait explorée;
Celle que je vis était urbaine,
C’était le plus grand des réverbères de Campden Hill.

Oui, le Ciel est partout chez lui,
Ce grand chapeau bleu qui passe à toutes les têtes,
Et il en est de même (patience, ils touchent
Au but enfin, mes esprits égarés),
Il en est de même de l’héroïsme :
Il ne prendra fin qu’à la fin du monde,
Et en dépit des tristes machines qui tournent,
Ne craignez rien, mon ami.

 

Il n’a pas pris fin au tombeau de Nelson
Où se tient une Angleterre immortelle,
quand vos jeunes hommes élancés, tour à tour,
coururent boire la mort, tel un vin, à Austerlitz.
Et tandis que des pédants nous faisaient observer
Tel événement qui froidement, mécaniquement
Devait arriver, nos âmes murmuraient dans l’ombre
« Possible, mais il ne manque pas de choses plus probables »

Bien plutôt, parmi ces mornes étendues,
Tristes et nivelés, qui se prolongent au loin,
Le tonnerre des tambours jouera la valse de la guerre
Et la mort dansera avec la Liberté !
Bien plutôt les barricades flamboyantes lanceront
Le carnage à leurs pieds et la fumée au ciel,
La mort et la haine et l’enfer proclamant
Que les hommes ont trouvé quelque chose à aimer !…

Loin de vos plateaux ensoleillés,
J’ai vu la vision : Les rues que je suivais,
Ces rues droites et éclairés fuyaient et rejoignaient
Les rues étoilées qui vont vers Dieu.
Cette légende d’une heure épique,
Enfant, je la rêvais, et je la rêve encore
Sous le grand et gris Château-d’Eau
Qui, dressé sur Campden Hill, atteint les étoiles.

G.K. Chesterton
(traduction Jean Florence)

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