1926 : L’Église catholique et la conversion (3 et fin)

Comme nous l’avions annoncé, nous reproduisons ici l’avant-propos de Hilaire Belloc à la première édition française de L’Église catholique et la conversion (Bonne Presse, 1952), dans la traduction de Robert Aouad.

AVANT‑PROPOS

C’est avec modestie que celui qui est né dans la foi peut aborder le sujet formidable de la conversion. Certes, il est plus facile à qui ignore encore la foi d’aborder ce sujet qu’à celui qui en eut le privilège dès son enfance. Aborder une expérience autre que la sienne (que l’on ne peut saisir qu’imparfaitement), révèle, à la fois, une sorte d’impertinence et une ignorance. Très souvent ceux qui sont nés dans la foi passent par des épreuves personnelles parallèles et, d’une certaine manière, semblables à celles qui conduisent les incroyants à la comprendre et à l’accepter. Souvent, dis‑je, ceux qui sont nés dans la foi traversent une période de scepticisme au cours de leur jeunesse, à mesure que les années passent, et c’est encore un fait commun (moins fréquent cependant qu’il y a une génération) que des hommes de culture catholique, connaissant l’Eglise dès leur enfance, la quittent à l’approche de l’âge viril sans jamais revenir. Mais il existe, de nos jours, un phénomène plus fréquent, et c’est à cela que je me réfère : les individus sur lesquels le scepticisme a exercé une si forte emprise au cours de leur jeunesse découvrent, par l’expérience des hommes et des formes diverses de la réalité, que les vérités transcendantales enseignées dans l’enfance gardent toute leur valeur au cours de la maturité.

Cette expérience du catholique de naissance peut, je le répète, être appelée, en un certain sens, un phénomène de conversion. Mais elle diffère de la conversion proprement dite, qui se rapporte plutôt à la découverte graduelle de l’Eglise catholique et à son acceptation par des hommes et des femmes qui commencèrent leur vie en ignorant son existence, pour qui elle n’a été, pendant leurs années de formation, qu’un nom peut‑être méprisé et certainement sans correspondance avec aucune réalité connue.

Semblables convertis sont peut‑être à la source de la vigueur croissante de l’Eglise catholique à notre époque. L’admiration que le catholique de naissance ressent envers leur courage correspond exactement à celle que l’Eglise des premiers siècles manifestait envers les martyrs. Car le mot « martyr » signifie « témoin ». Le phénomène de la conversion, qui se rencontre dans chaque classe et qui atteint toutes les catégories de personnalités, est le grand témoin moderne de la véracité de la foi, de ce fait que la foi est la réalité et qu’en elle seule se trouve le fondement de la réalité.

Moins on est instruit de ce sujet, plus on s’imagine que ceux qui entrent dans la cité de Dieu sont d’un modèle uniforme. On essaie de définir d’une manière simple l’esprit qui acceptera le catholicisme. On l’appelle désir de sécurité ou attrait des sens qu’exerce la musique ou la poésie. Ou bien encore, on le compare à cette faiblesse particulière (présente dans beaucoup d’esprits) par laquelle on subit l’influence d’autrui, qui modifie son propre caractère.

Une toute petite expérience des conversions-types de notre époque suffit à rendre ridicules pareilles assertions. Les hommes et les femmes pénètrent dans l’Eglise par toutes sortes d’accès possibles, utilisant tous les genres concevables de procédés : lent examen intellectuel, choc, vision, épreuve morale ou simple processus intellectuel. Ils y pénètrent par l’action d’une expérience étendue. Pour certains, cela se produit au cours d’un voyage, pour d’autres en étudiant l’histoire plus que ne le font la plupart des hommes, pour d’autres enfin par suite d’événements personnels de la vie. Non seulement les avenues qui conduisent à la foi sont infiniment nombreuses (bien qu’elles soient naturellement convergentes puisque la vérité est une et l’erreur multiple), mais les types individuels chez qui l’on peut observer le processus de la conversion diffèrent entre eux de mille façons. Si l’on définit quelle émotion ou quel raisonnement a introduit quelqu’un dans le bercail et si l’on essaye d’appliquer cela à un autre, on découvre que cela ne cadre pas. Chacun y pénètre suivant ses dispositions : le cynique aussi bien que le sentimental, le sot autant que le sage, le sceptique comme le conformiste. Aujourd’hui, vous êtes en  présence d’une entrée dans l’Eglise catholique due, sans nul doute, à l’exemple, à l’admiration et à l’inspiration d’un noble caractère ; le jour suivant, vous êtes témoin d’une entrée dans l’Eglise découlant d’une solitude complète, et vous vous étonnez de voir le converti ignorer encore la grande puissance du catholicisme sur la formation de la personnalité. Vous découvrez bientôt un troisième type totalement différent des deux premiers : celui qui entre dans l’Eglise non par suite de sa solitude ou de l’influence exercée par un autre esprit, mais à cause du mépris qu’il éprouve pour la médiocrité ou le mal qui l’environne.

L’Eglise est le foyer naturel de l’esprit humain.

La vérité est que si l’on cherche à rendre compte du phénomène de la conversion par un des systèmes qui l’expliquent par l’illusion, on n’aboutira à rien. Si vous vous imaginez que la conversion découle de telle ou telle cause erronée ou particulière, limitée et insuffisante, vous vous apercevrez bientôt qu’elle est inexplicable.

Il n’y a qu’une explication à ce phénomène – phénomène toujours présent mais particulièrement impressionnant pour les personnes cultivées non catholiques des pays de langue anglaise – il n’y a qu’une explication à la multiplicité des esprits attirés par le grand changement; et cette explication c’est que l’Eglise catholique est la réalité. Si beaucoup prennent une montagne éloignée pour un nuage, alors qu’elle est reconnue comme une masse stable du monde étant donné ses contours fixes et sa qualité permanente, par toutes sortes d’observateurs, et spécialement par des hommes connus par leur intérêt dans la question, par la sûreté de leurs yeux et par leurs doutes antérieurs, il devient évident que la chose que l’on voit est une réalité objective. Cinquante hommes à bord s’efforcent de distinguer la terre. Cinq, dix, puis vingt débarquent, prennent contact et s’en assurent pour leurs camarades. A ceux qui ne la voient pas ou qui la prennent pour un banc de brume, on peut faire remarquer le détail du contour, la structure des points reconnus, tels qu’ils ont été vus par les témoins les plus variés, les plus convergents et donc les plus convaincants – par certains qui ne désirent nullement que la terre soit là, par d’autres qui redoutent son approche, aussi bien que par ceux qui sont contents de la trouver, par certains qui ont longtemps ridiculisé l’idée que ce fût la terre – et de cette convergence de témoignages jaillit l’une des preuves innombrables sur lesquelles reposent les bases rationnelles de notre foi.

Hilaire Belloc

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