Disparition de Simon Leys, un ami de Chesterton

L’été a toujours de ces surprises !… Le Figaro de ce jour, sous la signature de Sébastien Lapaque, nous annonce la mort, ce lundi 11 août, de l’écrivain, essayiste et sinologue belge, Simon Leys, de son vrai nom, Pierre Ryckmans. Une grande perte pour le monde des lettres et pour les amoureux de la Chine. Mais une grande perte aussi pour le petit univers des chestertoniens.

Simon Leys était, en effet, un lecteur attentif de Chesterton dont il avait parlé à plusieurs reprises. Dans Protée et autres essais (2001), republié récemment en version de poche (Folio/essais), il démarre l’ouvrage en évoquant sa rencontre avec le Napoléon de Notting Hill de Chesterton et l’impression décisive que lui fit la première phrase de ce roman de 1905.

« Le Napoléon de Notting Hill, écrit-il, demeure une invention délicieuse et contient bon nombre de perles de sagesse (« Tout comme un méchant homme est malgré tout un homme, un méchant poète est malgré tout un poète ») ; il présente aussi d’éclairantes observations sur la nature essentiellement démocratique du système monarchique (en fait, le plus démocratique de tous les systèmes, à condition que, chaque année, on tire au sort un nouveau roi) – notion que tous les républicains pourraient méditer avec profit.

Plus récemment, dans son livre, Le Studio de l’inutilité, Simon Leys avait publié le texte d’une conférence qu’il avait consacrée à Chesterton et qu’il avait prononcée devant les membres de la Chesterton Society d’Australie, pays où il résidait. Le texte de cette conférence est publié intégralement sur le site de L’Express . En voici un extrait :

Lorsque Chesterton n’était encore qu’un jeune homme oisif et rêveur qui s’était laissé dériver sans motivation particulière vers une vague école des beaux-arts, il se trouva secoué par une crise soudaine: il fit l’expérience d’une terrible confrontation avec le Mal – le Mal perçu non pas comme une menace venue de l’extérieur, mais bien comme une réalité spirituelle, lovée au coeur de sa propre conscience. Ce fut alors qu’il eut l’intuition du paradoxe central qu’il ne cessera d’explorer toute sa vie durant, et qu’il finira par résumer vers la fin de sa carrière, dans son livre magistral sur saint Thomas d’Equin : le christianisme a inversé l’ancienne croyance platonicienne selon laquelle c’est l’univers matériel qui serait mauvais, et l’univers spirituel qui serait bon. En réalité, c’est le contraire qui est vrai : ayant créé le monde, Dieu regarda toutes choses et vit qu’elles étaient bonnes. “Il n’y a pas de choses mauvaises, mais seulement un mauvais usage des choses. Ou, si vous voulez, il n’y a pas de mauvaises choses, mais seulement des pensées mauvaises, et surtout des intentions mauvaises. Il est possible de disposer des choses bonnes avec de mauvaises intentions, et les bonnes choses, telles que le monde et la chair, ont été détournées par une intention mauvaise, appelée le diable. Mais le diable est incapable de rendre aucune chose mauvaise -les choses demeurent telles qu’elles ont été créées le premier jour. L’œuvre du Ciel seule est matérielle – la création du monde matériel. L’OEUVRE DE L’ENFER EST ENTIÈREMENT SPIRITUELLE.”

Dans sa jeunesse, durant tout un temps, Chesterton vécut dans la crainte de se trouver pris au piège de son propre esprit, bouillonnant d’une incontrôlable activité – et pendant toute une période, il tituba littéralement au bord de la folie. Dans cet état, ce fut finalement la poésie qui le sauva et lui permit de conserver la raison, car le don du poète (qui est aussi le don de l’enfant) consiste en la capacité de rester relié au monde extérieur, de contempler les choses avec une attention intense et totale, et de tomber en extase devant le spectacle du réel. Et le poète et l’enfant ont reçu en partage la grâce de ce que Chesterton appelait “le minimum mystique” – à savoir, la conscience de ce que les choses sont, point à la ligne. “Si une chose n’est rien d’autre qu’elle-même, c’est bien; elle est, et c’est ça qui est bon.”

Rappelons pour finir qu’en excellent connaisseur de la Chine, Simon Leys avait eu le courage de dénoncer et de décortiquer la réalité du maoïsme à une époque, comme le souligne Sébastien Lapaque dans le Figaro, où « tout Paris était maoïste ».

Sur Chesterton et Simon Leys, voir sur ce site :

Chesterton selon Simon Leys;

Petite actualité chestertonienne en passant.

1 réflexion sur « Disparition de Simon Leys, un ami de Chesterton »

  1. C’est par Simon LEYS que j’ai connu CHESTERTON et comme tout ce qu’il m’a fait connaître c’est un enchantement à l’image de ses essais ou il nous donnait l’impression d’être intelligent tant il était clair dans ses propos aussi originaux fussent ils : une façon étonnante de voir le monde et les choses qu’il vous faisait partager et qui par la suite faisait qu’on ne pouvait plus voir autrement.Il était à la littérature ce que TURNER était à la peinture selon le mot d’Oscar WILDE :” Avant TURNER il n’y avait pas de brouillard à Londres ” A présent me voila quelque peu orphelin et plein de regret comme au départ d’un père dont le manque vous révèle tout ce qui n’a pas été dit ou restait à dire. Mon regret est moins grave mais quand même.Par manque de simplicité et/ou une timidité mal placée ou encore pris par l’urgence(!?) des jours j’ai sans cesse différé de lui écrire à propos d’une citation.
    ” Ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir ” Simon LEYS l’attribuait à MONTHERLANT alors que pour moi c’est une réplique de CLAUDEL dans le Soulier de Satin qu’il met dans la bouche de Don CAMILLE lors d’une rencontre avec PROUHEZE dans la Première Journée et qu’il lui chante les beautés et le charme de MOGADOR. Aucune recherche sur internet ne m’a permis de trancher et pour l’instant la question restera sans réponse d’autant que ladite recherche crédite MATISSE d’une citation identique sauf que le “me” de la deuxième partie est remplacée par un ” se” font plaisir.

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