Chesterton et Nietzsche (4 et fin)

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Nous terminons ici la publication de l’étude de Didier Rance sur « Chesterton et Nietzsche » dont les premières parties sont disponibles ici et . Didier Rance, ancien directeur de l’AED-France, est diacre et auteur de plusieurs ouvrages. Il a été récompensé en 2013 par le Grand Prix catholique de littérature. Il a publié cette année aux éditions Ad Solem un nouveau livre intitulé Nietzsche et le Crucifié. Il est aujourd’hui certainement l’un des meilleurs connaisseurs français non seulement de G.K. Chesterton mais également d’écrivains comme J.R.R. Tolkien ou le cardinal Newman. Nous le remercions infiniment de nous avoir confié la publication de cette étude.

Contre la volonté de puissance, l’humilité et le bon sens

Chesterton moque aussi la volonté de puissance de Nietzsche. En 1911, dans la neuvième histoire, Le Marteau de Dieu du recueil « L’Innocence du Père Brown », il écrit :

« Il y a quelque chose de dangereux à rester perché sur les hauteurs […] Les hauteurs ont été créées pour qu’on lève les yeux vers elles, non pour qu’on les abaisse depuis leurs sommets […] J’ai connu un homme […] se trouvant un jour dans une de ces vertigineuses retraite où le monde entier semblait tourner autour de lui comme une roue, la tête lui tourna aussi, et il se crut Dieu. C’est ainsi que ce brave homme commit un grand crime ».

Chesterton n’aime pas, il l’écrit dans son Dickens, « un certain regard sur le visage de l’homme quand celui-ci regard d’en haut un autre homme. Et ce regard est la seule chose au monde que nous avons réellement à combattre entre ici et les flammes de l’enfer ». Dès son premier ouvrage en prose, Le Défenseur (1901), Chesterton a plaidé pour ce que Nietzsche condamne : l’humilité et la petitesse, les pauvres, le sens commun et celui des limites, ceux qui n’ont pas reçu d’éducation, la littérature populaire, la famille, le patriotisme. Dans Hérétiques, il qualifie Nietzsche de « plus éminent représentant de cette prétention de dédain », qui est le « plus pardonnable des vices, mais la plus impardonnable des vertus » et évoque les pages du penseur pleines « du dégoût et du dédain qui le consument à la vue des gens communs avec leurs visages communs, leurs voix communes, leurs esprits communs. » Il lui oppose l’émerveillement devant la beauté et la dignité de l’homme ordinaire pour qui sait les voir. Ce n’est pas la puissance, mais la limite qui est constitutive de la volonté saine : « Tout comme la liberté de pensée complète conduit au doute sur la pensée elle-même, l’acceptation du seul « vouloir » paralyse en réalité la volonté ».

Un point précis illustre le fossé entre les deux penseurs sur la volonté de puissance : le suicide. Nietzsche le promeut et le lie à son antichristianisme :

« On ne saurait trop condamner le Christianisme parce qu’il a déprécié la valeur d’un nihilisme purificateur aussi grand, peut-être en marche, par l’idée d’une personne privée immortelle, et de même par l’espoir de la résurrection, en empêchant toujours l’acte du nihilisme, le suicide… ».

Selon son ami Franz Overbeck, il aime d’ailleurs jouer avec la pensée de mettre fin à ses jours et le sentiment de puissance « relativement agréable » que celle-ci lui procurait. Il semble qu’il soit passé à l’acte en 1883, sans succès. Pour G. K. Chesterton, au contraire, « un homme qui se tue, tue tous les hommes ». Le drame, conclut-il à propos de la volonté de puissance, c’est que cette doctrine «  fausse et faible » que « la force est le droit » est crue – et surtout quand c’est par des hommes qui portent les armes, en particulier les soldats allemands, ajoute-t-il en 1908, et à nouveau en 1935. Or quand ceux qui possèdent la force ne savent plus que celle-ci n’est qu’un moyen, le monde est mal parti – et grande est la faute des faibles comme Nietzsche qui leur inculquent cette fausse idée (Chesterton rejoint ici Pascal). De plus, inspiré par son apologie de la puissance, Nietzsche rejette la compassion, et ceci déclenche chez Chesterton une colère d’une violence rare chez lui (et lui fait prendre un ton « clinique » d’allure nietzschéenne ): c’est une hérésie si terrible «  que son traitement doit être aussi mental que moral, si ce n’est tout simplement médical », avant d’ajouter, saisi soudain d’une compassion ce Nietzsche si malade : « Si on ne meurt pas toujours d’une maladie et si on n’est pas toujours damné à cause d’une illusion, elles nous détruisent en nous affectant ».

Faiblesse du surhomme

Quant au dogme nietzschéen du surhomme (celui de l’eugénisme, pour Chesterton comme pour ses contemporains et les nietzschéens actuels, en découle) il le traite d’abord par la farce et prête à Nietzsche le discours suivant :

« Jetez toutes les créatures, belles ou laides, œil de triton et orteil de grenouille, main de singe et aile d’ange, dans le chaudron de l’anarchie et quelque monstre qui surgisse par-dessus comme de l’écume, je l’appelle le surhomme […] C’est une attitude méprisable, mais pas incompréhensible ».

Il rapporte qu’un disciple de Shaw lui a dit : « Nietzsche a au moins raison dans une phrase : l’homme est une chose qui doit être dépassés » et ajoute : « J’ai répondu :” En un sens la remarque est des plus chrétiennes et orthodoxes; mais à moins d’avoir un critère permanent de ce qu’est le bien, comment saurez-vous quand il aura été dépassé?” Le disciple n’avait apparemment jamais pensé à cela ».

En 1909, il écrit une sotie parodique, Comment j’ai trouvé le Surhomme, lequel se révèle être une pauvre créature qu’un simple courant d’air tue. Plus sérieusement, il trouve que les eugénistes tel G.B. Shaw jouent aux apprentis sorciers. En effet le surhomme[1] et l’élevage eugéniste ne sont pas des métaphores ou des sujets d’études universitaires mais des projets scientifiques et politiques précis (ne sont-ils pas en train de le redevenir ?). Pour Chesterton, c’est de plus « la superstition majeure de sombres temps qui sont devant nous ». Il enfonce le clou :

« Dans une de ses phrases les moins convaincantes, Nietzsche a dit que tout comme le singe a finalement produit l’homme, nous devrions finalement produire ce qui est plus haut que l’homme […] Le singe ne se souciait pas de l’homme, pourquoi nous soucierions-nous du surhomme ? […] Si le surhomme vient par sélection naturelle, pouvons-nous le laisser à la sélection naturelle ? Si le surhomme vient par sélection humaine, quelle sorte de surhomme allons-nous nous choisir ? S’il doit tout simplement être plus juste, plus courageux ou plus miséricordieux, alors Zarathoustra n’est plus qu’un catéchiste du dimanche; la seule façon dont nous pouvons travailler à son événement est d’être plus justes, plus courageux et plus miséricordieux – des conseils avisés, mais guère surprenants. S’il doit être autre, pourquoi devrions-nous le désirer ou quoi d’autre devons-nous désirer ? […]  Ces questions ont été maintes fois demandées aux nietzschéens, et aucun d’eux n’a même tenté d’y répondre ».

Finalement, rejoignant Soloviev, qu’il ne connaît pas, Chesterton voit dans le surhomme de Nietzsche une perversion de l’homme parfait que Dieu a en tête.

Le « pauvre Nietzsche »

nietzsche-et-le-crucifie_article_largeAinsi Chesterton balance entre sa difficulté à prendre au sérieux l’homme Nietzsche, pour lequel il éprouve de la pitié, et sa conviction que ses idées sont catastrophiques pour l’humanité. Il n’hésite pas à mettre sur le compte de la maladie plusieurs aspects négatifs des doctrines nietzschéennes, ainsi la haine de la compassion : « Elle n’était pas chrétienne, mais ce n’était pas sa doctrine, mais sa maladie. Les infirmes sont souvent durs avec les infirmes ». La pitié sera son attitude la plus fréquente envers « le pauvre Nietzsche » : l’expression revient une bonne douzaine de fois sous sa plume. Nietzsche est pour lui un timide, un peureux, malgré le courage qu’il essaie de montrer. Il il précise longuement ce qu’il entend par faiblesse (et même timidité) quand il parle de Nietzsche: « Nietzsche éludait toujours les questions par une métaphore de registre physique, comme un poète mineur jovial. Il disait « par-delà bien et mal », parce qu’il n’avait pas le courage de dire, “meilleur que le bien et le mal” ou « pire que le bien et le mal ». S’il avait affronté sa pensée sans métaphore, il aurait vu que c’était un non-sens. Ainsi, lorsqu’il décrit son héros, il n’ose pas dire, « l’homme plus pur », ou “l’homme plus heureux” ou « l’homme plus triste », tout cela, ce sont des idées ; et les idées sont inquiétantes. Il dit « l’homme supérieur », ou “le surhomme », métaphore physique d’acrobates ou d’alpinistes. Nietzsche est un penseur vraiment très timide ». Il oppose à Nietzsche la vraie force, celle de Jeanne d’Arc par exemple : « Elle choisit une voie et ne resta pas figée à la croisée des chemins, quoiqu’elle ait eu en elle tout ce qui était authentique aussi bien en Tolstoï qu’en Nietzsche, et même tout ce qui était  supportable en eux … elle n’exaltait pas le combat, elle combattait». Et Chesterton de conclure qu’elle détenait peut-être avec sa foi un secret d’unité et d’utilité morale « maintenant perdu »[2].

[1] Le terme allemand qu’utilise Nietzsche peut aussi être traduit « le trans-homme », et la critique de Chesterton concerne notre temps et ses projets de transhumanisme et d’eugénisme, non moins que le sien.

[2] Ce portrait de Nietzsche par Chesterton converge avec celui de ses contemporains les plus lucides,, malgré le martèlement des thuriféraires du penseur allemand ; ainsi Miguel de Unamuno (« sa doctrine est celle de faibles qui aspirent à être forts, mais non de forts qui soient tels en réalité » ), Giovanni Papini après sa conversion (« le secret de Nietzsche… un faible, obsédé par l’idée d’exalter la force » ), Nicolas Berdiaev (« le plus impuissant des hommes »), Henri de Lubac (parlant de « besoins anxieux d’approbation que connaissent tous les faibles » et ajoutant : «  Nous lui vouerons une pitié fraternelle » ) ou Simone Weil, qui n’a toutefois pas la même charité (« En admettant que des facteurs physiques aient joué dans son cas, un peu d’humilité sied aux malheureux, non un orgueil sans mesure. Si le malheur suscite l’orgueil comme une sorte de compensation, il y a là un phénomène qui mérite la pitié, non l’estime, moins encore l’admiration »). Avant eux, Vladimir Soloviev avait lui aussi plaint le « pauvre Nietzsche », estimant que sa prétention à jouer le rôle de l’Antichrist serait comique si elle ne l’avait conduit à la démence.

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