Histoire du distributisme : Jobs of Our Own (3)

Nous terminons ci-dessous notre présentation (voir
Ici et ) du livre du professeur Race Mathews consacré à l’histoire du distributisme, publié aux
États-Unis sous le titre de : 
Jobs of Our
Own.
 

 

 

Passionnantes également sont les pages consacrées au Mondragón dont l’histoire se déroule
en Espagne, plus exactement au pays Basque espagnol. Dans cette région, la Guerre civile espagnole avait laissé beaucoup de traces et, face au chômage important, un jeune prêtre, le Père José
Maria Arizmendiarrieta, tenta de répondre à cette situation préoccupante. Lui aussi passa par la formation professionnelle qui servit de base au lancement dans les années cinquante de la première
entreprise coopérative qui sera elle-même à l’origine d’un organisme de prestations sociales propres au mouvement coopératif, puis d’une banque populaire, d’un organisme de crédit, etc. Là
encore, l’ensemble repose sur la démarche mutualiste, débouchant elle-même sur un système de coopératives sœurs. Véritable groupe dès les années soixante, le Mondragón put à la fois se développer
et faire face à la crise économique des années suivantes et à son lourd taux de chômage. Les coopératives décidèrent alors de ne pas augmenter les salaires et les associés sans emploi furent
envoyés en formation, leur rémunération étant assurée par des prélèvements sur les salaires des actifs. Parallèlement, les coopératives développèrent l’exportation et devinrent un véritable
groupe en 1985 sous le nom de « Mondragón Cooperative Corporation ».

Race Mathews explique bien la réussite du Mondragón, sa spécificité basque, son développement et son organisation. Il insiste à raison sur l’importance accordée par
le Père José Maria Arizmendiarrieta à la notion de propriété privée ainsi qu’à l’éducation. Mais les liens directs avec le distributisme anglais semblent pour le moins ténus. Certes, le Père José
Maria Arizmendiarrieta a été influencé par les encycliques 

Rerum Novarum et Quadragesimo Anno. Certes, il insiste en pratique
sur la subsidiarité. Certes, son action entre dans une critique des solutions capitaliste et socialiste et, comme l’écrit Race Mathews les affinités avec le distributisme ne sont pas mineures.
Mais la généalogie entre les deux n’apparaît ni certaine ni évidente. Le Père José Maria Arizmendiarrieta se réfère davantage à Emmanuel Mounier et Jacques Maritain dans la perspective de leur
pensée « personnaliste et communautaire ». Ce n’est pas le lieu ici de discuter de celle-ci qui est loin de faire l’unanimité des approches catholiques des problèmes sociaux. On peut
certes faire de Mounier un distributiste, mais alors le distributisme comme Mounier perdent de leur spécificité. Et le distributisme n’est pas réductible au personnalisme.

Malgré son intérêt évident, autant pour les fondements historiques du distributisme que pour la présentation des réalisations concrètes que furent l’Antigonish
Movement et le Mondragón, ce livre n’est pas parvenu à réaliser une histoire complète, même sous forme de synthèse, du distributisme. Étrangement on ne trouve, par exemple, pas un mot sur Dorothy
Day et Peter Maurin, fondateurs du Catholic Worker, dont une (grande) partie de l’inspiration est de manière revendiquée celle du distributisme. De
la même manière, les aspects concernant Eric Gill et la communauté de Ditchling auraient pu être développés.

 Il y a enfin une véritable question qui se pose à la lecture des thèses de
l’auteur. Le distributisme est-il un système complet et alternatif face aux deux grands systèmes que sont le capitalisme et le socialisme ? Ou, est-il seulement un correctif de leurs défauts
par le biais du mutualisme ? À la fin de son ouvrage, Race Mathews utilise le concept de « distributisme évolué » et finalement réduit celui-ci à cet aspect mutualiste qu’il
voudrait seulement voir développé au plan international. Sa conclusion sur le 

New Labour de Blair laisse pour le moins pantois, surtout à la lumière des échecs de cette tentative qui n’est au
fond que la version anglaise de l’adoption par la social-démocratie des thèses du libre-marché mondial, à l’instar de partis sociaux-démocrates du Continent. Certes, un aspect du distributisme,
tant dans son histoire que dans ses conceptions, peut aller dans ce sens. Nombre de distributistes, après-guerre, se sont d’ailleurs ralliés à la social-démocratie. Mais il semble pourtant que le
distributisme des origines garde de son intérêt par sa critique globale du monde moderne et par l’universalité des principes qu’il a tenté de défendre. À ce titre, la partie historique de ce
livre reste irremplaçable à l’heure actuelle pour bien saisir la spécificité distributiste. 

Histoire du distributisme : Jobs of Our Own (2)

Nous publions ci-dessous la suite de notre présentation (voir ICI) du livre du professeur Race Mathews consacré à l’histoire du distributisme, publié aux États-Unis sous le titre de
Jobs of Our Own.

 

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L’auteur : Race Mathews

 

 

 

En se séparant peu à peu du socialisme, Belloc et Cecil Chesterton ne restèrent pas inactifs. En 1911, ils fondaient une
première publication, The Eye-Witness qui, après des difficultés financières, devint en 1912 The New Witness. Ces publications se firent une spécialité dans la dénonciation des scandales politiques et financiers et dans la remise en cause du système des partis politiques qui
détournaient, selon les deux hommes, la démocratie de son lien étroit avec le peuple.

Si on peut considérer The Eye-Witness et The New Witness
comme des publications distributistes ou pré-distributistes, elles apparaissent surtout comme des journaux que l’on qualifierait aujourd’hui de
« populistes », avec toute la charge émotionnelle que ce terme comporte actuellement. En 1912, Cecil Chesterton dénonça avec une force incroyable le délit d’initiés connu sous le nom de
« Scandale Marconi », lequel mettait en cause trois membres importants du gouvernement Asquith. Étrangement, Race Mathews développe assez peu l’histoire de ce scandale qui marqua si
profondément les trois hommes et qui fut en quelque sorte un élément déclencheur dans l’engagement encore plus profond de G.K. Chesterton dans le combat politique. De la même manière,
l’opposition radicale des trois hommes à la guerre des Bœrs, dénoncée comme une guerre impérialiste, destructrice du patriotisme anglais, n’occupe pas assez de place dans son étude. On renverra à
ce sujet au livre de William Oddie (
Chesterton and the Romance of Orthodoxy: The Making of GKC) qui a montré combien cette guerre avait joué un
rôle déterminant dans l’évolution de G.K. Chesterton.

En 1918, Cecil Chesterton mourut dans un hôpital en France, des suites des blessures reçues au front. Race Mathews, qui a
montré les qualités de tribun, de combattant et d’organisateur de Cecil Chesterton, estime que le courant distributiste a alors perdu son principal théoricien et que d’une certaine manière le
distributisme ne s’en est pas remis. Gilbert Chesterton n’avait pas les qualités de son frère cadet et c’est peu dire qu’il n’était ni fait pour l’action politique, ni pour la théorisation des
idées de ce courant. Mais sur ce point, Race Mathews a le défaut de reprendre à son compte, sans sens critique semble-t-il, la vision d’Ada Chesterton, l’épouse de Cecil Chesterton, talentueuse
journaliste elle-même et femme engagée, dotée d’un très fort caractère. Jeune veuve, elle a naturellement exalté la figure de l’époux disparu, en accentuant les différences avec Gilbert
Chesterton et Hilaire Belloc. Race Mathews reprend ainsi les regrets d’Ada Chesterton, estimant qu’aucun de ces deux hommes ne fut capable d’écrire le livre théorisant le distributisme pour
l’élever du niveau d’une réaction à celui d’une véritable doctrine politique. Tout n’est évidemment pas faux dans cette vision, mais il ne faudrait pas oublier trop vite le livre, certes
incomplet, de Belloc sur la restauration de la propriété privée et le « Manifeste distributiste » de Penty, étrangement absent de cette histoire.

 

Le grand intérêt de ce livre se situe donc surtout (si l’on excepte les chapitres sur l’origine du distributisme) dans les
pages consacrées à la renaissance du distributisme, à travers les expériences peu connues (voire inconnues en France) de « l’Antigonish Movement » et du « Mondragon ». Ces
chapitres sont véritablement passionnants tout en marquant une vision limitée du distributisme. Pour Race Mathews, il est évident que le distributisme s’incarne essentiellement dans le mode
d’organisation coopératif et mutualiste.

L’Antigonish Movement est né au Canada et s’est incarné par la mise en place d’une organisation coopérative dans le domaine
de la pêche, revitalisant tout une région (la Nouvelle Écosse). À l’origine de ce mouvement, un prêtre, le père « Jimmy » Tompkins qui donnera une impulsion décisive, qui sera reprise
et développée par Moïse Coady.

C’est encore un prêtre qui développe au pays basque espagnol un système similaire, qui perdure aujourd’hui encore, le
Mondragon.

Le point de départ de l’Antigonish Movement est un département de l’Université Saint-François-Xavier à Antigonish, à la fois
nom d’une ville et d’un comté canadien de Nouvelle-Écosse. Le but était de combattre la pauvreté, mais sans recourir à l’assistanat mais en permettant aux communautés locales de redevenir
maîtresses de leur destin, par la mobilisation des ressources locales et régionales.

Étonnamment, ce mouvement de revitalisation sociale, économique et régionale, a débuté au début des années 1920 par des cours
pour adultes, destinés à ceux qui n’avaient pu acquérir une formation secondaire et supérieure. Les cours comprenaient aussi bien l’étude de l’anglais, de la chimie, des finances, de
l’agriculture, de l’hygiène vétérinaire, des ressources naturelles, de l’arithmétique, que les sciences économiques, la physique, la prise de parole en public, l’élevage et la biologie. Il
reviendra au Père Coady de développer cet enseignement pour adulte en créant dans la région d’Halifax des coopératives de pêcheurs.

L’idée reposait sur plusieurs principes partagés par le distributisme : la nécessité de la large diffusion de la
propriété privée, comme garantie de la liberté et de l’autonomie responsable, et le lien étroit entre la démocratie politique et la démocratie économique. Autrement dit, selon cette approche, il
ne pouvait y avoir de démocratie véritable si les personnes n’étaient pas décisionnaires et responsables au plan économique. À ce titre, la voie coopérative permettait de rendre propriétaire un
grand nombre de personnes et donc de garantir une réelle liberté. En 1938, l’Antigonish Movement recevra les encouragements du Pape Pie XI, à travers un message signé par le cardinal
secrétaire d’État, Pacelli. Devenu Pie XII, celui-ci confirmera ses encouragements, en élevant le Père Coady à la dignité de Monseigneur.

On peut se demander les liens véritables entre l’Antigonish Movement et le mouvement distributiste ? Ils reposent
d’abord sur les fondements : les encycliques sociales des Papes, notamment Rerum Novarum de Léon XIII et Quadragesino
anno
de Pie XI. Plus directement, le Père Tompkins recommandait en mars 1937 l’essai de Belloc sur la restauration de la propriété privée qu’il
qualifiait de « source fiable » pour ceux qui n’acceptent ni le capitalisme ni le communisme collectiviste, en estimant également qu’il s’agissait d’un ouvrage « admirablement
clair ». Dans son livre, Race Matthews, qui se montre pourtant très admiratif de l’Antigonish Movement, montre que celui-ci n’a pas évité certains écueils lors de son développement. Les
coopératives sont devenues des entreprises où la participation de tous avait perdu de sa réalité.

 

Histoire du distributisme : Jobs of Our Own (1)

Aux États-Unis, les éditions de la Distributist
Review
ont édité un livre entièrement consacré au distributisme, à son histoire, son développement et ses perspectives. Il ne s’agit pas d’abord d’un livre de militant, mais d’une étude
universitaire, réalisée par le professeur Race Mathews, un économiste et un homme politique australien. La richesse de cette étude, certains points qui méritent d’être discutés, nous ont poussés
à en faire une recension un peu longue que nous publierons en trois fois. Même si ce sujet dépasse la figure de G.K. Chesterton, il s’insère pourtant pleinement dans l’étude d’un courant dont il
fut le plus brillant représentant.

 

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L’histoire du distributisme, issu de la pensée sociale de G.K. Chesterton et d’Hilaire Belloc, reste très largement méconnue.
Notamment en France où ce courant est tributaire de son origine anglo-saxonne, mais aussi d’un nom qui renvoie davantage aux conceptions économiques de Jacques Duboin (1878-1976) qui avait
théorisé la nécessité de passer de l’économie de l’échange à celle de la répartition et qui fut à l’origine de l’idée d’un revenu social dispensé par l’État, sous l’appellation « d’économie
distributive ». Des conceptions distributistes de Chesterton et Belloc à « l’économie distributive » de Duboin, il y a plus qu’un pas et une différence, un véritable abîme.

Paradoxalement, si dans les pays anglo-saxons, principalement aux États-Unis, on réédite un certain nombre d’ouvrages du
courant distributiste et si on publie des écrits actualisant cette doctrine, l’histoire même de ce courant fait peu l’objet d’ouvrages globaux sur la question. À ce titre, il convient de saluer
la deuxième édition de Jobs of Our Own de Race Mathews publié par « The Distributist Press », émanation de The Distributist
Review
.

Australien, Professeur à l’Université Monash, Race Mathews a été député fédéral et d’État, conseiller municipal, leader de
l’opposition parlementaire au Parlement australien entre 1967 et 1972 et leader de l’opposition au Parlement de Victoria de 1976 à 1979. Membre du Parti travailliste australien, il
s’est intéressé particulièrement à l’histoire du mutualisme et du distributisme.

Le lecteur français s’étonnera certainement de cette appartenance politique plutôt ancrée à gauche pour un spécialiste du
distributisme, lequel refuse pourtant autant le capitalisme que le socialisme étatique. Mais c’est un fait que l’on retrouve des distributistes dans les principaux camps politiques, chacun
essayant d’influencer dans cette direction le parti qu’il a rejoint. Toutefois, cette appartenance politique de l’auteur de Jobs of Our Own n’est pas à
oublier, car elle interfère grandement dans son évaluation historique des échecs du distributisme comme des voies qu’il préconise. On l’aura compris, l’un des grands mérites de ce livre consiste
à ne pas offrir une vision irénique de l’histoire du distributisme, mais à tenter d’en cerner les éléments essentiels, les réussites et les failles, afin d’évaluer une possible mise à jour face
aux questions du temps présent. À ce titre, le travail de Race Mathews, même quand on n’en partage pas certaines conclusions, constitue un apport capital pour la réflexion sur le
distributisme.

L’ouvrage se découpe en deux parties. La première, sous le titre « British Distributism » dresse un état des lieux passionnant des origines de ce courant, en gros depuis les premiers cercles socialistes anglais du XIXe siècle et la vision
sociale d’Henry Manning jusqu’aux revues distributistes de l’après-guerre. La seconde partie, intitulée « 
Distributism Reborn »,
s’attache à décrire et à expliquer les applications concrètes du courant distributiste, à travers les expériences de l’« Antigonish Movement » au Canada et du « Mondragon » au
Pays Basque espagnol. Pour l’auteur, ces deux expériences mutualistes incarnent à la fois la réussite et le meilleur du courant dont il entend dresser l’historique.

Sur les origines lointaines du distributisme, Race Mathews se montre particulièrement passionnant et montre combien ce
courant trouve une double origine, en puisant à la fois dans le socialisme anti-étatique anglais, incarné par une multitude de mouvements et d’associations et dans le catholicisme social qui
trouva dans le cardinal Manning une voix et une autorité importantes. Il dresse le portrait des trois pères fondateurs de ce mouvement que l’on a tendance à réduire à deux. À côté de G.K.
Chesterton et d’Hilaire Belloc, Race Mathews réhabilite grandement la figure de Cecil Chesterton, le frère cadet du célèbre écrivain britannique et l’ami de Belloc. Il montre combien ces trois
hommes ont d’abord fréquenté les milieux socialistes, principalement la Fabian Society et la Christian Social Union. Proches des milieux socialistes, les trois hommes s’en séparèrent peu à peu, notamment parce qu’ils étaient habités par une véritable inquiétude religieuse et par une
forte méfiance envers toute intrusion de l’État dans la vie des peuples.

Hilaire Belloc était catholique depuis son enfance. Cecil Chesterton opéra une conversion qui le rapprocha d’abord de l’aile
catholique de l’anglicanisme avant d’abjurer tout protestantisme en devenant catholique romain en 1912. Paradoxalement, G.K. Chesterton fut le dernier à rejoindre le catholicisme romain, en se
convertissant officiellement en 1922, même s’il adhérait intellectuellement aux doctrines catholiques au moins depuis 1908.

 

À suivre…

 

Apprécié de Chesterton : J.B. Morton, à découvrir d’urgence

Les amis de Chesterton connaissent-ils J.B. Morton ? Si vous habitez outre-Manche, vous avez certainement entendu parler de celui qui illustra les colonnes
du
Daily Express de 1924 à 1975 sous la signature de
« Beachcomber ». Si, au contraire, vous habitez nos rivages, il est peu probable que ce nom évoque pour vous quelque chose, à part un parfait inconnu. Mais rassurez-vous : cette
ignorance nous sommes nombreux à la partager. Elle montre d’ailleurs que nous avons encore des choses à découvrir et de bons moments de rigolade à passer.

 

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Désireux de soigner notre cas, les éditions du Dilettante viennent de
publier
Mr. Thake ou les tribulations, les infortunes et les déboires d’un gentleman
anglais
. La traduction a été assurée par Thierry Beauchamp, qui signe fort heureusement une postface qui nous permet
de mieux connaître cet extraordinaire maître du nonsense.

 

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Poète à l’origine, journaliste par nécessité, « Royal Fusilier » à cause des humeurs politiques de la première décennie du XXe siècle, John Cameron Andrieu Bingham Michael Morton, dit J.B. Morton (c’est quand même plus simple…) récupéra, en 1924, une
chronique de potins loufoques, illustrée jusqu’ici par John Bernard Arbuthnot sous le nom de « Beachcomber » puis par Dominic Bevan Wyndham Lewis. Ce dernier partageait avec Morton,
outre le même bureau, un certain penchant pour le vin, la France, le catholicisme et le goût des facéties heureuses. Devant rejoindre le
Daily
Mail
, il pistonna Morton qui prit place dans les habits de « Beachcomber » pour ne plus les quitter avant
1975. Il fit de cette chronique quelque chose de bien à part.
« Peu à peu, écrit Thierry Beauchamp, il relégua au second plan la voix de Beachcomber, son double moqueur, pour lui préférer celles de
correspondants imaginaires, représentants farfelus d’une haute société anglaise à cheval sur son sens du ridicule 
». Parmi ces personnages, Oswald Thake, sorte de Bertie Wooster dont le Jeeves s’appelle en l’occurrence Saunders et se montre, lui, plus incapable que son
maître…

Ce sont les échanges entre Mr. Thake et Beachcomber que nous offre de lire aujourd’hui ce premier volume. Il s’agit d’une sorte de nonsense à l’état pur. Il
faudrait être fou pour vouloir résumer les escroqueries que subit ce bon Mr Take, les femmes qui l’ensorcellent, les départs en bateau qui ne se produisent jamais ou les soirées mondaines dans
lesquelles il patauge. Des Etats-Unis à la France, en passant par l’Angleterre, ces aventures déconcertent, étonnent avant de nous emporter dans un sourire complice. De Morton, Evelyn Waugh
disait qu’il avait « 
une fertilité comique inégalée chez les Anglais ». Chesterton le décrivait comme « Un vent grondant de rire élémentaire et essentiel ».

Catholique, Morton se lia aux Belloc, père (Hilaire) et fils (Peter). Il fut proche du courant politique illustré par le « Chesterbelloc ». Quelques
allusions, légères et sans pesanteurs, le montrent dans ce volume des éditions du Dilettante. Il écrivit d’ailleurs un livre d’hommage à Hilaire Belloc 
« Hilaire Belloc A Memoir » et fit paraître une sélection de textes du célèbre écrivain.

 

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Mr. Take est le premier d’une longue série de livres (voir liste ci-dessous). Espérons que la rencontre avec le public français permettra de découvrir ces autres
recueils.

 

Mr Thake (1929)

Mr Thake Again

By The Way (1931)

Morton’s Folly

The Adventures of Mr Thake (republished 2008)

Mr Thake and the Ladies

Stuff and Nonsense

Gallimaufry

Sideways Through Borneo

A Diet of Thistles

A Bonfire of Weeds

I Do Not Think So

Fool’s Paradise

Captain Foulenough and Company

Here and Now

The Misadventures of Dr Strabismus

The Dancing Cabmen

The Tibetan Venus

Merry-Go-Round (1958)

 

 

 

Chesterton et le courant distributiste

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Le courant distributiste, inspiré de la philosophie politique et sociale de Chesterton et Belloc, connaît aujourd’hui un véritable renouveau, notamment dans un pays
comme les États-Unis. En 2004, les éditions (américaines) IHS Press publiaient un petit recueil de textes intitulé
Distributist
Perspectives
, avec comme sous-titre « Essays on the economics of
Justice and Charity 
». On y trouvait des textes des grands noms du courant distributiste anglais, à commencer par
ceux de G.K. Chesterton, Hilaire Belloc, Arthur J. Penty ou Eric Gill (voir ICI et ).

Ce premier volume vient de connaître une suite, avec un second volume, préfacé par l’Américain Allan C. Carlson qui retrace brièvement dans son introduction
l’implantation aux États-Unis des idéaux distributistes avant la Seconde Guerre mondiale et les évolutions de certains de ses ténors pendant la Guerre froide. Celle-ci ne fut cependant pas la
seule cause du désenchantement pour le « distributisme » puisque selon Carlson la mécanisation à outrance de l’agriculture américaine dans les années cinquante changea radicalement la
situation.

Dans ce nouveau recueil, le volume II des Distributist Perspectives, on ne trouve pas de textes de Chesterton, mais ce dernier reste le grand inspirateur auquel se réfèrent les différents auteurs. Les
différentes contributions réunies ici datent d’une période allant de 1943 à 1948, postérieure donc à la mort de Chesterton.

Eric Gill, par exemple, célèbre sculpteur et typographe, à l’origine de la communauté des artistes de Ditchling, consacre une étude sur l’instruction qu’il regrette
voir se focaliser sur le carriérisme au détriment de la religion et du bien de l’enfant. La romancière Dorothy Sayers, célèbre reine du polar anglais, envisage les conditions d’une presse
vraiment libre, notamment vis-à-vis de la publicité. Gerard Vernon Wallop, vicomte Lymington, souligne l’importance de la vie rurale pour la famille. H.J. Massingham expose, pour sa part, la
manière dont les gouvernements britanniques ont supprimé la petite agriculture. Un propos repris par Harold Robbins qui l’élargit à l’importance du village comme communauté de vie. Philip
Hagreen, partant de l’exemple de saint Joseph et de Jésus, montre qu’ils ont produit des objets destinés aux besoins normaux du voisinage, utilisant une matière première locale. Ils étaient les
propriétaires de leur outil de production et leurs intelligences pratiques ont produit de véritables œuvres d’art. Mais Hagreen ne se contente pas d’évoquer ces modèles de l’artisan, selon la
vision distributiste. Il dénonce vigoureusement les responsables des Églises qui ne sont pas opposés aux maux de l’industrialisme. D’autres auteurs, comme George Maxwell ou Jorian Jenks
développent des idées similaires.

Le texte le plus important, en tous les cas, le plus théorique, est signé S. Sagar. Il s’agit d’une série d’articles publiés d’octobre à novembre 1946 dans
The Weekly Review qui avait pris la succession du G.K.’s Weekly et qui paraîtra jusqu’en 1948. Sous le titre « Distributism », Sagar
présente les grandes lignes de ce courant, sa philosophie et les difficultés qu’il rencontre dans une société et dans une économie entièrement bâties sur des fondements opposés. Il recentre
l’ensemble du distributisme autour de la propriété familiale des moyens de production.

L’intérêt de ces textes ? Il est multiple. D’abord ils montrent que le courant distributiste, porté sur les fonts baptismaux par Chesterton et Belloc, a touché
un nombre d’intellectuels plus grands qu’on ne le pense. Ces derniers ont cherché à explorer les pistes ouvertes par leurs devanciers, même s’ils ont été pris dans l’étau de la Guerre froide, peu
propice à des chemins divergents. Ce qui frappe, enfin, c’est l’actualité de nombreux thèmes abordés alors et qui reviennent aujourd’hui sous les effets de la mondialisation. Il est étonnant de
constater, en revanche, l’absence de réflexion sur l’État, son rôle, ses limites, de la part de ce courant. 

 

Coup de projecteur sur Powys Evans




Nous avons évoqué récemment un des dessinateurs du G.K.’s Weekly, Thomas Derrick. Powys
Evans en est un autre, sur lequel malheureusement je n’ai trouvé pour l’instant que peu d’informations. 

Powys Evans est né en 1899 et a disparu en 1981. Il est surtout connu comme portraitiste et caricaturiste (ci-dessus portrait de Chesterton par Evans). Mais son art
s’est aussi épanoui ailleurs, dans la peinture religieuse. C’est ainsi qu’il a représenté une Vierge des Sept douleurs qui se trouve dans l’église de Dolgellau dans le Pays-de-Galles.

 

 


Étudiant à la Slade School of Art (comme Chesterton), Powys Evans a abandonné une carrière de peintre à l’huile au profit de l’illustration et notamment du
portrait. Il est devenu célèbre en 1922 par une série de caricatures regroupées sous le titre The Beggar’s Opera. Remarqué par l’assistant du rédacteur en chef de la Saturday
Review
, il a dessiné pour celle-ci avant de collaborer à d’autres périodiques comme le London Mercury ou le GK’s Weekly.

En fait, Powys Evans a surtout dessiné sous le nom de caricaturiste « Quiz ».

La « National Gallery » détient 96 portraits signés Powys Evans dont certains de ceux que l’on trouvera ci-dessous :

 

 



 

Ronald Knox,

prêtre catholique, écrivain, collaborateur du G.K.’s Weelky

 

 

 




Maurice Baring,

grand ami de Chesterton, ambassadeur et écrivain

 

 

 

Hilaire Belloc,

écrivain, journaliste et grand ami de Chesterton

 

 



 

 

T.S. Eliot,

poète, éditeur, ami de Chesterton et collaborateur du G.K.’s Weekly

 

 

 

 

Et pour finir l’artiste par lui-même.


Coup de projecteur sur Thomas Derrick

 

 

 

Ce dessin représentant Chesterton avec une vache – suivez le regard de la vache… – est extrait de la collection du G.K.’s Weekly, l’hebdomadaire dirigé par
Chesterton et organe de la Ligue distributiste. Cette représentation, à la fois idyllique et légèrement moqueuse d’un Chesterton mettant ses idées en application, est due à Thomas Derrick, l’un
des dessinateurs, avec Will Dyson, Powys Evans, E. Squiers, Low et Chesterton lui-même, du G.K.’s Weekly.

Thomas Derrick est né à Bristol (G.B.) en 1885 et il est mort le 18 novembre 1954. Sa mère était une admiratrice de Chesterton. On raconte que l’écrivain devait
donner une conférence sur Dickens à Bristol. À l’heure dite, Mme Derrick se rendit donc dans la salle prévue à cet effet et s’assit bien sagement dans l’impatience d’entendre le grand homme. Mais
Chesterton n’était pas là. Peu à peu la salle se vida, au point que Mme Derrick était l’une des rares personnes encore présentes lorsque arriva un gros homme suant qui n’était autre que
Chesterton. L’écrivain était parti de bonne heure de Londres, mais il avait raté son train. Il appella donc un taxi qui résolument prit le chemin de Bristol malgré la distance. Hélas ! Avant
d’arriver à destination, le taxi tomba en panne et pendant que le chauffeur cherchait à réparer le moteur, Chesterton alla visiter les environs.

Dans Tremendous Trifles, Chesterton évoque une telle course en taxi. Est-ce la même que celle dont Mme Derrick vécut la fin ? Peut-être y en eut-il
plusieurs ? Toujours est-il que voici ce qu’écrivait Chesterton :

« Malheureusement quand le taxi démarra, il fit exactement ce qu’a fait la civilisation scientifique moderne – il tomba en panne. […] J’étais irrité, non
par les gens, mais par les choses, à la façon d’un bébé ; par le tacot parce qu’il était tombé en panne, et par le dimanche parce qu’il était un dimanche. […] Je prononçais mon discours, en
arrivant à l’instant même où tout le monde se décidait à partir. Lorsque mon taxi déboucha en cahotant sur la place du marché, les gens, sans cacher leur déception, décidèrent de
rester. 
»

C’est à cette civilisation scientifique et moderne que Chesterton et Thomas Derrick s’en prirent ensemble dans le G.K.’s Weekly. Derrick avait été élève du
Royal College of Art. En 1923, il y enseignait la peinture décorative quand il écrivit une lettre qui fut publiée par The Times le 7 juin de cette année-là, lettre par laquelle il
préconisait la création d’une Guilde pour les peintres décorateurs et argumentait en faveur de certains matériaux utilisés à l’époque médiévale. On était bien ici dans le ton distributiste de
l’époque.

Cependant, en 1931, la carrière de Derrick prit une orientation nouvelle. Il devint caricaturiste pour de grands journaux comme Punch ou, plus proches de
ses propres idées, comme le G.K.’s Weekly. C’était en effet un ami et un proche de Chesterton et de Belloc. C’est en 1923, un an après Chesterton que Thomas Derrick fut reçu dans
l’Église catholique par le père Vincent McNabb, le « saint de Hyde Park » et l’une des grandes signatures distributistes.

Ci-dessous quelques reproductions des dessins de Derrick dans Punch.