1926 : L’Église catholique et la conversion (2)

Un mot rapide sur la destinée française de The Catholic Chruch and The Conversion. Au troisième trimestre 1952, les éditions de la Bonne Presse (aujourd’hui Bayard Presse), éditeur catholique, publient une première traduction sous le titre L’Église catholique et la tradition. La traduction a été réalisée par Robert Aouad. Dans un format de poche, le livre comprend 100 pages. Il reprend exactement le texte de Chesterton, avec les six chapitres de l’édition originale. Comme pour l’édition américain, le livre en langue française bénéficie de l’imprimatur de l’archevêché de Paris :

Nihil Obstat Parisiis Die 28e Julii 1952. Y, Jointer A.A.

Imprimatur Parisiis Die 9e Auguti 1952 + Petrus Brot, Episc. Aux. Paris.

Autre particularité, cette première version française contient un avant-propos d’Hilaire Belloc, c’est-à-dire un texte écrit par un catholique de naissance sur le livre d’un converti. Nous essayerons de reproduire plus tard ce texte pour nos lecteurs.

La deuxième version française est plus tardive et nous en avons parlé à plusieurs reprises. Elle date de 2010. Elle a paru, toujours sous le même titre, dans une version de poche des éditions de L’Homme Nouveau, partie éditoriale de ce journal catholique, dans une collection dite « petite collection ». La traduction est signée Gérard Joulié, déjà traducteur aux mêmes éditions de deux livres de Chesterton et de plusieurs autres aux éditions de L’Age d’Homme.

L’ouvrage contient 180 pages et il ne reprend pas l’avant-propos d’Hilaire Belloc mais donne une « préface » de Philippe Maxence qui replace le livre dans son contexte historique par rapport à l’évolution spirituelle de Chesterton. En revanche, conformément à des éditions anglo-saxonnes, l’éditeur a ajouté en guise d’annexes deux essais de Chesterton en rapport avec le thème de l’Église et la conversion. Il s’agit de « Raisons pour lesquelles je suis devenu catholique » dont nous avons donné un extrait dans le billet précédent sur ce livre et « Sur cette pierre » qui est une réflexion sur la papauté. Cette édition est toujours disponible chez l’éditeur.

Terminons en donnant ici un extrait de la préface à cette deuxième version française :

Quand on lui demandait pourquoi il était devenu catholique, Gilbert Keith Chesterton répondait qu’il s’agissait au fond pour lui de se débarrasser de ses péchés. Dans son Autobiographie, il dressa ainsi l’éloge de la confession en indiquant que « quand un catholique revient de s’être confessé, il retourne vraiment, par définition, à cette aurore de son commencement ; il regarde le monde avec des yeux nouveaux ». Plus encore, il lui semblait que sa philosophie personnelle de la vie entrait vraiment en syntonie avec le sacrement de pénitence comme il le confia toujours dans le même livre : « L’idée maîtresse de ma vie, je ne dirais pas que c’est la doctrine que j’ai toujours enseignée, mais que c’est la doctrine que j’aurais toujours aimé enseigner. Cette idée, c’est d’accepter toutes choses avec gratitude, et non de les tenir pour dues. Ainsi, le sacrement de pénitence donne une vie nouvelle et réconcilie l’homme avec tout ce qui vit ; mais il ne le fait pas comme font les optimistes, les hédonistes et les païens qui prêchent le bonheur. Le don est fait moyennant un certain prix ; il est conditionné par une confession. En d’autres termes, le nom de ce prix est vérité, qui peut être appelée aussi réalité ». D’ailleurs, la confession n’était-elle pas le secret de cet étrange personnage de roman policier que fut le Father Brown ?

Catholique romain, Chesterton le devint en 1922, après avoir été tour à tour anglo-catholique, spiritiste, agnostique, païen et unitarien. « À douze ans, j’étais un païen, à seize un parfait agnostique », confia-t-il dans Orthodoxie. Son chemin vers la foi catholique fut long et difficile, chaotique même, tant l’homme était épris de justice et de vérité tout autant que méfiant des conventions sociales, notamment en matière religieuse. Ce fut le retour du monde moderne à la vérité catholique d’un homme souhaitant retrouver l’innocence de l’enfance : « Comme tous les autres petits garçons solennels, j’ai essayé d’être en avance sur mon temps. Comme eux, j’ai voulu devancer de quelque dix minutes la vérité et je me suis aperçu que j’étais en retard de dix-huit cents ans. J’ai forcé ma voix en une pénible exagération juvénile pour clamer mes vérités. J’en ai été puni de la manière la plus appropriée et la plus drôle : ayant gardé mes vérités, j’ai découvert non pas qu’elles n’étaient pas des vérités, mais qu’elles n’étaient pas miennes. Je percevais tout à coup le ridicule de m’être cru seul alors que j’étais soutenu par toute la chrétienté ».

(…)

Dès Orthodoxie, Chesterton était convaincu de la beauté et de la grandeur de l’Église catholique. Dès cette époque, il voulut tenter le pas, se retint, recommença, abdiqua avant de se reprendre. Il n’avait rien à gagner à devenir catholique. Il avait tout à perdre, ou presque, et d’abord peut-être le jugement de son épouse bien-aimée qui l’avait tant aidé à redevenir chrétien et qui réussit même cet exploit de le faire prêcher une fois du haut d’une chaire d’une église anglo-catholique. Ses discussions avec le Father O’Connor firent beaucoup pour le conduire doucement vers l’Église catholique pendant que d’autres en le pressant le retinrent un peu plus longtemps sur le seuil. Il évoque ces faits indirectement dans ce petit livre qui tente de définir à la fois la radicale nouveauté du catholicisme et les étapes qui mènent à sa découverte.

(.…)

Sans entrer dans le secret des âmes, Chesterton explique dans ce livre les trois phases par lesquelles passent la plupart des convertis et il en fait une sorte de bouquet en l’honneur de l’Église. À sa manière, surprenante et truculente, profonde aussi, il rend grâce à Dieu d’être arrivé au port, à ce port auquel le petit enfant qu’il fut aspirait de tout son être et qui l’accueillit enfin à l’âge de 48 ans.

1926 : L’Église catholique et la conversion

Nous avons déjà évoqué cet ouvrage lors de la parution de la dernière traduction française qui en a été faite. C’est en 1926 que The Catholic Church and The Conversion paraît, quatre ans après l’entrée de Chesterton dans l’Église catholique. Le livre est revêtu de l’imprimatur et l’exemplaire de l’édition américaine que nous avons l’indique également :

Nihil Obstat: Arthur J. Scanlan, S.T.D.
Censor Librorum.
Imprimatur: Patrick Cardinal Hayes
+Archbishop, New York.
New York, September 16, 1926.

L’ouvrage a paru chez en Angleterre chez Burns, Oates & Washbourne et aux États-Unis chez MacMillan Company. Il ‘agit d’un livre relativement court (moins de cent pages) qui contient six chapitres :

I. INTRODUCTORY:  A NEW RELIGION

II.  THE OBVIOUS BLUNDERS

III.  THE REAL OBSTACLES

IV.  THE WORLD INSIDE OUT

V. THE EXCEPTION PROVES THE RULE

VI.  A NOTE ON PRESENT PROSPECTS

Dans ce livre, et contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, Chesterton ne propose pas d’abord le récit de sa conversion – il restera assez discret sur ce sujet, même dans son autobiographie qui comporte pourtant de belles pages sur le thème –, mais il présente les différents états par lesquels passe le converti avant d’adhérer au catholicisme.

Il s’agit donc plus d’une étude, ou d’un essai sur le phénomène de la conversion, que du témoignage d’un converti. Chesterton s’est intéressé à la question dans une perspective apologétique et l’on doit replacer ce livre dans son contexte historique et culturel, bien qu’il comporte plusieurs aspects qui ont conservé leur valeur aujourd’hui.

Ce contexte historique, c’est celui du catholicisme d’avant la Seconde Guerre mondiale, plus précisément du catholicisme anglais, minoritaire, et plongé dans un monde protestant, déjà bien écorné par le relativisme.

Chesterton plaide dans cet livre en faveur des convertis qui entreprennent une démarche difficile afin que l’on sache les recevoir et prendre en compte ce qu’ils sont. Dans un essai paru plus tard, intitulé « La raison pour laquelle je suis devenu catholique », il expliquera :

La difficulté que j’ai à expliquer pourquoi je suis catholique tient essentiellement à ce qu’il y a mille raisons pour expliquer ce fait, qui toutes se résolvent en une seule, qui est que le catholicisme est la vérité. Je pourrais énumérer une série de phrases commençant toutes par ces mots : « C’est la seule religion qui… » Je pourrais dire, par exemple

1– C’est la seule religion qui empêche qu’un péché soit un secret ;

2– C’est la seule religion dans laquelle un supérieur ne peut être supérieur dans le sens où il pourrait se targuer de sa supériorité ;

3– C’est la seule religion qui affranchit un homme de la servitude dégradante d’être un enfant de son temps ;

4– C’est la seule religion qui parle avec l’autorité de la vérité ; comme un messager qui refuserait d’édulcorer ou de falsifier le message dont il est chargée ;

5– C’est le seul type de christianisme qui contient véritablement tous les types humains, y compris celui de l’homme respectable ;

6– C’est la seule religion qui se propose de changer le monde de l’intérieur, non par des lois, mais par un engagement volontaire et personnel ;

Etc.

À suivre…

1926 : Outline of sanity (3)

Quels sont les thèmes abordés dans cet ouvrage ? Après avoir dressé le panorama de la situation dans laquelle se trouve la propriété privée à son époque, en Angleterre, et avoir mesuré les chances d’une restauration de la propriété privée, pour reprendre le titre du célèbre essai de son ami Hilaire Belloc, Chesterton s’attache ensuite à dénoncer la situation créée par la grande distribution (ce qu’il appelle le « bluff des grands magasins ») et, plus largement, par la tyrannie des trusts. Il évoque ensuite la question de l’agriculture et de ce que nous pourrions nommer un retour à la terre :

Les faits concernant la restauration d’une classe paysanne sont d’une criante simplicité. Un homme en Angleterre pourrait vivre de la terre s’il n’avait pas de fermages à payer à son propriétaire, ni de gages à payer à ses ouvriers. Il serait donc bien mieux loti, même sur une petite échelle, s’il était son propre propriétaire et son propre ouvrier. Mais il existe bien sûr d’autres considérations à prendre en compte, et certains malentendus à dissiper. En premier lieu il existe naturellement un fossé entre ce qui est désirable, et ce qui est désiré. Et quand je dis que notre révolution est désirable, je n’entends pas dire par là qu’elle se fera sans efforts et sans sacrifices, surtout si nous demandons aux propriétaires de se passer de loyer et aux fermiers de se passer d’aide. Du moins y a-t-il crise et la nécessité l’impose, au point que le squire ne ferait rien d’autre dans la plupart des cas que de remettre une dette qui a déjà été passée au compte des profits et pertes, et l’employeur de se passer des services d’employés qui sont déjà en grève. Nous aurons néanmoins besoin des vertus que fait éclore toute crise, et il vaut mieux en prendre conscience dès à présent. En second lieu, et sans vouloir du tout minimiser le fossé qui existe entre ce qui est désirable et ce qui est simplement désiré, je voudrais dire que, dès à présent déjà, cette vie normale, dont je m’attache à dessiner les contours, est plus désirée que beaucoup ne le supposent. Elle l’est peut-être subconsciemment, et c’est pourquoi j’aimerais bien émettre quelques suggestions susceptibles de nous en faire prendre conscience. Enfin il existe un malentendu quant à l’expression « Vivre de la terre » que je tenterai également de dissiper.

En avance sur notre époque, où le thème est devenu commun, après les travaux d’un Jacques Ellul, par exemple, Chesterton aborde également le problème posé par la technique et par l’industrie :

Les œuvres de la machine sont spectaculaires, mais pas autant tout de même qu’un incendie qui embraserait toute la ville de Londres, et pourtant nous nous abstenons de nous donner cette satisfaction et détournons pudiquement nos regards de cette splendeur potentielle. Un jour les machines… certes, certes, mais les lions et les tigres eux aussi ne sont jamais plus beaux à voir que dans un amphithéâtre ou une arène quand ils s’apprêtent à bondir sur de pauvres êtres humains qu’on leur a donnés en pâture. Et pourtant c’est là aussi un spectacle dont nous nous privons avec quelle austère abnégation ! Que de possibilités de jouissances auxquelles nous renonçons pour nous ménager un bonheur précaire et toujours menacé ! Le bonheur est un maître d’école sévère, qui nous met en garde contre mille tentations apparemment bien plus attrayantes que de simples machines. Débarrassons-nous en tout cas de cette superstition que nous sommes obligés de prendre le train le plus rapide et de nous servir de l’outil le plus efficace.

Enfin, la dernière partie de son ouvrage est un appel au retour des Anglais en Angleterre contre leur désir de construire un empire à travers le monde. Fidèle à sa ligne anti-impériale, Chesterton préconise une « colonisation » de l’Angleterre par les Anglais :

l’Angleterre doit rester anglaise. Il ne faudrait pas qu’après s’être émancipées de nous, ces ex-colonies nous transforment en quelque chose qui ne soit plus nous, mais elles. Ce fut peut-être une erreur de devenir un empire, mais cela ne nous prive pas du droit de rester une nation.

Quand nous disons « Angleterre d’abord », nous voulons dire que nous devrions d’abord découvrir quel est pour nous le meilleur système économique et social avant de songer à l’exporter aux quatre coins de la terre.

A suivre…

1926 : Outline of sanity (2)

Le G.K.'s Weekly, dans lequel parurent les essais qui donnèrent Outline of sanity

Recueil d’articles parus dans le G.K.’s Weekly, Outline of sanity fut publié le 2 décembre 1926 chez Methuen et l’année suivante, aux Etats-Unis, chez Dodd, Mead & Company, à New York.

Le livre est composé de cinq parties qui comprennent chacune plusieurs chapitres, et d’un dernier chapitre conclusif :

 I– SOME GENERAL IDEAS

1. THE BEGINNING OF THE QUARREL

2. THE PERIL OF THE HOUR

3. THE CHANCE OF RECOVERY

4. ON A SENSE OF PROPORTION

 II– SOME ASPECTS OF BIG BUSINESS

1. THE BLUFF OF THE BIG SHOPS

2. A MISUNDERSTANDING ABOUT METHOD

3. A CASE IN POINT

4. THE TYRANNY OF TRUSTS

III– SOME ASPECTS OF THE LAND

1. THE SIMPLE TRUTH

2. VOWS AND VOLUNTEERS

3. THE REAL LIFE ON THE LAND

IV– SOME ASPECTS OF MACHINERY

1. THE WHEEL OF FATE

2. THE ROMANCE OF MACHINERY

3. THE HOLIDAY OF THE SLAVE

4. THE FREE MAN AND THE FORD CAR

 V– A NOTE ON EMIGRATION

1. THE NEED OF A NEW SPIRIT

2. THE RELIGION OF SMALL PROPERTY

VI– A SUMMARY

Dans son introduction, dès les premières lignes, Chesterton donne le ton :

Voici réunies en un volume des réflexions parues dans la presse au fil de ces dernières années, et que je crois susceptibles d’éclairer certains aspects de l’institution de la propriété privée, aujourd’hui totalement négligés par cette même presse depuis qu’elle s’est engouée pour l’entreprise privée. Le fait qu’elle s’est complètement désintéressée de la seconde pour entonner les louanges de la première en dit long sur l’état moral de notre société. Un pickpocket sera naturellement un adepte de l’Entreprise Privée, sans être pour autant un défenseur acharné de la propriété privée. Le capitalisme et le mercantilisme, tels qu’ils se sont développés récemment, ont favorisé davantage l’expansion des affaires que la préservation des biens, tout en s’arrangeant pour attribuer au pickpocket les vertus audacieuses du pirate. Quant au communisme, sa méthode pour réformer le pickpocket consiste tout bonnement à supprimer les poches.

Il s’attache également à montrer la difficulté posée par l’utilisation des mots « capitaliste » et « capitalisme » qui recouvrent des notions souvent bien floues :

Quand je dis : « Capitalisme », j’entends communément quelque chose qui peut s’exprimer de la manière suivante : un ensemble de conditions économiques permettant à une classe de capitalistes, facilement reconnaissable et relativement restreinte, entre les mains de laquelle est concentrée une si grande portion du capital que la grande majorité des citoyens se voit contrainte de servir ces capitalistes en échange d’un salaire ; cet état de choses existant nous force d’avoir un mot pour le qualifier afin de pouvoir en discuter. Mais c’est à l’évidence un mot qui prête à confusion, et que tout le monde n’entend pas de la même manière. Par capitalisme, certains entendent simplement propriété privée. D’autres y voient un outil, un moyen d’utilisation du capital. Mais c’est là lui donner une acception trop vague et trop lâche. Si par capitalisme on veut dire l’utilisation du capital, alors tout est capitalisme : le bolchevisme tout comme l’anarchisme ; et tout projet révolutionnaire, si fantastique soit-il, est encore du capitalisme. Lénine et Trotski croient tout comme Lloyd George que les opérations économiques d’aujourd’hui doivent profiter à celles de demain. Et c’est bien ce que signifie le mot capital dans son acception strictement économique. Auquel cas ce mot ne nous est d’aucune utilité. L’utilisation que j’en fais, pour arbitraire qu’elle soit, n’est pas inutile. Si le capitalisme signifie la propriété privée, je suis capitaliste. Si le capitalisme signifie le capital, tout le monde est capitaliste. Mais si par capitalisme on entend ce mode particulier de distribution du capital à la masse exclusivement sous forme de salaire, alors je dresse l’oreille, car les choses commencent de prendre un sens même si c’est le mauvais.

Par cette approche sémantique, Chesterton a dévoilé l’objet de son livre : répondre à cette forme de capitalisme qui distribue le capital seulement par voie de salaires (et non de propriété). À cet aspect, il faut ajouter un autre qu’il a dénoncé quelques lignes auparavant : celui du monopole :

La tendance dominante aujourd’hui dans le commerce et les affaires est aux grands consortiums, souvent plus impérialistes, plus anonymes et plus internationaux que les kolkhozes communistes, organisations qui sont du moins collectives sinon collectivistes. C’est bien joli de répéter comme un perroquet : « Où allons-nous avec tout ce bolchevisme ? ». Il serait plus pertinent de se demander : « Où allons-nous même sans le bolchevisme ? » La réponse est simple : nous allons au monopole. Ce qui n’est certainement pas l’entreprise privée. Le trust américain n’a rien d’une entreprise privée. Le monopole n’est ni privé ni entreprenant. Il n’existe que pour empêcher l’entreprise privée. Et ce système de trust ou de monopole, qui complète la destruction de la propriété, continuerait d’être le but de tous nos efforts s’il n’y avait pas de bolcheviques au monde. Est-ce si extraordinaire après tout que de dire que lorsque le capital a été concentré pendant si longtemps entre les mains d’une minorité, il est juste de le restituer dans celles de la majorité ? Le socialisme le répartirait encore entre moins de mains, qui seraient celles des politiciens qui, comme nous le savons l’administrent toujours dans l’intérêt de la majorité.

On notera la note ironique de la dernière ligne. Salariat, monopole, autant d’entraves selon Chesterton a une société digne et juste, qui reposerait sur une propriété privée largement distribuée afin que chaque foyer puisse vivre librement. L’ambition est à la fois énorme et simple. Énorme parce qu’elle va à rebours du développement social et économique moderne ; simple parce que d’une certaine manière elle ne présente pas une théorie complexe et qu’elle s’inspire d’un mode de vie qui a été longtemps (avec des variantes, bien sûr) celui de l’Europe.

A suivre…

1926 : Outline of sanity

Poursuivant notre présentation chronologique des principales œuvres de G.K. Chesterton, nous arrivons à 1926, année de la publication de Outline of sanity. Ce livre a paru en Grande-Bretagne aux éditions Methuen Co. Ltd. Il s’agit d’un recueil d’articles publiés initialement l’année précédente dans le G.K’s Weekly, qui deviendra l’hebdomadaire de la Ligue distributiste fondée par l’écrivain et plusieurs amis. Il ne s’agit donc pas d’un traité théorique, ni d’une étude scientifique, qui n’aurait de toute façon pas été dans les manières de l’auteur.

Chesterton se penche ici sur certaines questions économiques et sociales en s’appuyant sur le bon sens, ce fameux sens commun qu’il aura défendu tout au long de son existence. Il emploie dans ce livre le terme de « distributisme » pour baptiser sa conception alternative au capitalisme et au socialisme. De quoi s’agit-il exactement ? Il s’en est expliqué indirectement dans un livre plus ancien, intitulé Le Monde comme il ne va pas, où il écrit :

Ce qu’il faut faire n’est ni plus ni moins que de distribuer les grandes fortunes et les grandes propriétés. Nous ne pouvons éviter le socialisme que par un changement aussi profond que le socialisme lui-même. Pour sauver la propriété, nous devons la distribuer, presque aussi rigoureusement et complètement que le fit la Révolution française. Pour sauver la famille, il nous faut révolutionner la nation.

L’essentiel de la pensée distributiste se résume dans cette volonté de rendre à tous la propriété privée, notamment des moyens de production, dans la perspective d’une société rurale et artisanale, dans laquelle l’homme retrouve le sens de la responsabilité et de la véritable liberté. Il faudrait des chapitres entiers pour expliciter cette pensée si spécifique et ce n’est pas le lieu ici. À sa manière, celle d’un recueil d’articles, Outline of sanity développe certains aspects de cette vision. Comme nous l’avons dit, ces articles furent initialement publiés dans le G.K.’s Weekly, entre le 4 juillet et le 28 novembre 1925. Dans la préface qu’il a donnée à l’édition française de ce livre, Philippe Maxence explique pour quelle raison Chesterton s’en prend principalement au système capitaliste :

Dans la première partie de l’ouvrage, Chesterton s’en explique longuement, insistant notamment sur le caractère polysémique du terme capitaliste et sur les choix de vocabulaire qu’il a dû opérer. Ce faisant, il ne cache pas que sa critique de la conception capitaliste ou libérale de la propriété privée se trouve à la base même de sa critique tout aussi radicale du socialisme, qui n’est pour lui rien d’autre qu’un « capitalisme » d’État, c’est-à-dire un frère jumeau dans l’erreur. Plus positivement, la conception chestertonienne de l’économie repose sur la nécessité d’unir par des liens indissolubles le concept du droit à la propriété privée et celui de la destination universelle des biens, deux principes clefs de la doctrine sociale de l’Église. Il faut cependant pour bien comprendre la pensée de Chesterton avoir à l’esprit ce qu’il écrivait dans Divorce : « Une société de capitalistes ne contient pas trop de capitalistes, mais trop peu et ainsi l’aristocratie a tort, non de planter un arbre de famille, mais de ne pas en planter une forêt. »

A suivre…

L’Homme éternel (5 et fin)

Comment ne pas terminer cette présentation de l’édition française de L’Homme éternel en proposant un extrait de ce livre ? Voici une partie de l’introduction générale que l’on trouvera dans l’édition DMM de cet ouvrage. Signalons à ce sujet le site de cet éditeur où l’on pourra trouver l’ouvrage en question.

Les censeurs professionnels du christianisme ne l’ attaquent pas de l’extérieur. Au nom même de leurs doutes, ils demeurent en terrain disputé. Leurs critiques ont quelque chose des exclamations intempestives d’un analphabète. Ils récitent volontiers les litanies de l’anticléricalisme le plus éculé et déplorent que les prêtres portent la soutane. Pour autant, ils ne réclament pas que les filatures et les arrestations soient opérées par des argousins en civil. Ils se plaignent que l’on ne puisse pas interrompre un sermon et proclament que la chaire est un repaire de lâches. Il ne leur vient pas à l’esprit qu’il serait moins injuste d’adresser ce reproche aux journalistes: à la sortie de l’église, le prédicateur est là en chair et en os, tandis que le plumitif cache souvent jusqu’à son nom, et personne ne sait où le trouver. Ils ironisent sur le fait que les églises sont vides, sans même vérifier si elles le sont, ni signaler que certaines sont pleines. Dans un autre registre, ils reprochent à l’Église de n’avoir pas empêché la guerre. Chose si simple, en effet, que l’on se demande pourquoi personne ne prétend l’empêcher, hormis quelques-uns de ces sceptiques cosmopolites, maniaques de l’anticléricalisme, prophètes jamais las d’annoncer l’avènement de la paix universelle, qui sont les pires ennemis de Rome. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale a disqualifié l’Église, osent affirmer ceux-là même qu’il aurait dû faire mourir de honte. Diraient-ils que l’arche de Noé fut disqualifiée par le Déluge ? Quand le monde va mal, cela prouve plutôt que l’Église voit juste : ce qui justifie son existence, c’est que ses enfants soient des pécheurs et non qu’ils soient sans péché. Quel triste état d’esprit que celui de ces réactionnaires militants de l’irréligion !
Tout allait bien pour le bonhomme de mon roman quand il était enraciné dans la terre de ses pères ou quand il partait assez loin pour en avoir une vue d’ensemble. Mais nos agnostiques s’enferment dans une vallée si étroite qu’ils ne voient plus les hauteurs environnantes. Ils ne sont plus chrétiens mais n’arrivent pas à cesser d’être antichrétiens. Confits dans la mauvaise humeur et l’hostilité mesquine, plongés dans une atmosphère de réaction obsessionnelle, ils regardent toutes choses dans la pénombre de la polémique antichrétienne. Ils vivent encore dans l’ombre de la foi mais n’en voient plus la lumière.

J’affirme ici que le mieux est d’être assez proche de sa demeure spirituelle pour l’aimer et, tout de suite après, d’en être suffisamment loin pour ne pas la haïr. Je soutiens que le meilleur juge du christianisme est sans aucun doute un chrétien et qu’un juge équitable pourrait se trouver chez les confucianistes, le plus mauvais des juges étant l’homme des idées toutes faites, chrétien mal christianisé, agnostique acariâtre, pris dans le tourbillon d’une querelle dont il ne comprend pas les tenants et aboutissants, héréditairement dégoûté d’on ne sait quoi, d’avance fatigué d’entendre ce qu’il n’a jamais entendu. Cet homme-là est incapable de juger le christianisme paisiblement comme le pourrait un confucianiste. Il n’est pas même capable de le juger comme il jugerait la doctrine de Confucius. Il est hors d’état de regarder l’Église comme il regarderait, sous un ciel exotique, une pagode chinoise.

La fondation asiatique du grand François-Xavier, qui allait instaurer l’Église, la dressant comme une flèche de cathédrale au-dessus des cornes des pagodes, fut ébranlée, dit-on, parce que d’autres missionnaires accusèrent ses successeurs d’avoir donné aux douze apôtres des costumes chinois. Il serait mille fois préférable, pourtant, d’habiller les apôtres en Chinois que de les transformer en idoles ou en poupées de jeu de massacre. Si nos censeurs considéraient le christianisme du même úil qu’un étrange culte oriental, les mitres épiscopales leur paraîtraient aussi mystérieuses que les coiffes des bonzes, le rosaire aussi fantastique qu’un moulin à prières et la croix aussi lointaine que la roue de l’éternel retour. À l’anticléricalisme maladif succéderait l’attitude paisiblement objective de l’observateur venu d’une autre planète. Ils se livreraient en philosophes à l’étude impartiale des bonzes plutôt qu’à la dénonciation des méfaits ecclésiastiques. Ils passeraient devant les églises comme devant des pagodes au lieu de camper sous leur porche sans entrer ni prier, incapables de passer leur chemin. En bref, je leur conseille de regarder les douze apôtres comme des Chinois et de rendre justice aux saints chrétiens comme s’ils étaient des sages païens.

Avec ce conseil, je suis parvenu au point essentiel des pages qui suivent, où je veux montrer qu’en faisant un effort sincère pour regarder ces questions en étrangers, nous sommes conduits à voir rigoureusement ce qui nous était annoncé. Comme le voyageur parvenu assez loin pour voir le géant, voit que c’en est un, nous constatons le bien-fondé de la vision traditionnelle. Quand nous serons enfin parvenus à regarder l’Église depuis les confins de l’Extrême-Orient, nous verrons qu’elle est en vérité l’Église du Christ. En un mot, au moment où nous serons enfin impartiaux envers elle, nous verrons pourquoi elle déchaîne la partialité.

L’Homme éternel (4)

Ce n’est qu’à partir de 1976 que les lecteurs francophones auront à leur disposition, rassemblée en un seul volume, et dans une même traduction, l’intégralité de L’Homme éternel de G.K. Chesterton. Ce volume est publié aux éditions Dominique Martin Morin, dans une traduction réalisée par Antoine Barrois. L’ouvrage comporte 274 pages et connaîtra plusieurs éditions (trois au total, avec plusieurs tirages), ayant reçu notamment le soutien de Jean Dutourd (lui-même traducteur de Chesterton) lors d’une l’émission radiophonique de Philippe Bouvard, Les Grosses têtes.

1983 : deuxième édition (DMM)

Voici donc une présentation rapides des différentes éditions de la version intégrale de L’Homme éternel, aux éditions DMM :

1976 : première édition : 274 pages.

1983 : deuxième édition : 287 pages.

1999 : troisième édition, avec une traduction nouvelle : 303 pages.

2004 : deuxième édition, deuxième tirage (traduction nouvelle) : 303 pages.

1999 : troisième édition, traduction nouvelle (DMM)

D’une édition à l’autre, il n’est pas aisé de distinguer les changements opérés, ceux-ci étant, semble-t-il, mineurs. La mention du traducteur qui apparaît dans la première édition (Antoine Barrois) disparaît par la suite. Mais nous pouvons confirmer qu’il s’agit toujours du même traducteur.

2004 : deuxième édition, deuxième tirage, nouvelle traduction (DMM)

Enfin signalons que les éditions Saint-Rémi proposent, dans une qualité « reprint », une version de L’Homme éternel qui regroupe les deux parties et les annexes, sans indication de traducteur (sauf pour la première partie où il est indiqué qu’il s’agit de celle de Maximilien Vox). En revanche, cette version ne comprend pas l’avertissement de l’auteur ni l’introduction générale, mais l’éditeur a ajouté plusieurs notes.

Version des éditions Saint-Rémi

À suivre…

L’Homme éternel (3)

Livre important dans l’itinéraire de Chesterton, L’Homme éternel va avoir une destinée française un peu particulière. Il faudra, en effet, de longues années pour avoir ce livre dans son intégralité en langue française.

Les choses avaient plutôt bien commencé. Deux ans après la parution de The Everlasting Man en Angleterre, la librairie Plon publie en mai 1927 une traduction de la première partie de l’ouvrage dans la célèbre collection du Roseau d’or. Le volume porte le numéro 17. Il a été tiré à 215 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma à Voiron, dont 200 exemplaires de I à CC et 15, hors commerce, non numérotés ainsi qu’à 6 900 exemplaires sur papier d’alfa, dont 6 600 numérotés de 1 à 6 600 et 300, hors commerce, marqués E.P. Rappelons que dans la même collection, portant le numéro 4, Plon avait déjà publié le Saint Françoise d’Assise de Chesterton, dans une traduction d’Isabelle Rivière et que l’éditeur proposera plus tard l’essai Hérétiques, toujours dans la collection Le Roseau d’or.

Cette première traduction de L’Homme éternel est signée Maximilien Vox, pseudonyme de Samuel William Théodore Monod. Le volume comprend 304 pages.

La Table des matières proposée indique les chapitres suivants :

L’homme et sa caverne
Le Pithécanthrope et les professeurs
Antiquité de la civilisation
Dieu et les religions
L’homme et ses dieux
Démons et philosophes
La guerre des dieux et des démons
La fin du monde

Bien que cette traduction ne reprenne que la première partie de l’ouvrage (Cet animal qu’on appelle l’homme), c’est le titre de l’ensemble du livre, lequel est formé – rappelons-le – de deux parties (Cet animal qu’on appelle l’homme et Cet homme qu’on appelle le Christ), qui est retenu.

Jusqu’en 1947, seule cette version incomplète de L’Homme éternel sera disponible pour le public français. En 1947, les Nouvelles Éditions Latines ont la bonne idée de publier la seconde partie sous le titre L’Homme qu’on appelle le Christ, fidèle en cela au titre d’origine donné par Chesterton. La traduction est réalisée par Louis-Marcel Gauthier et paraît dans la collection « Les maîtres étrangers ». A vrai dire, ce volume donne un peu plus que la seconde partie de The Everlasting Man en traduction française.

Dans un avertissement bien senti, Louis-Marcel Gauthier fait le point sur les traductions de Chesterton. Il note qu’à cette époque une trentaine de traductions françaises sont disponibles, mais que le chef-d’œuvre de l’auteur – à savoir L’Homme éternel – est une sorte d’unijambiste. Il note bien la traduction de Vox, indiquant cependant son aspect incomplet, au point, fait-il remarquer, qu’il manque non seulement la seconde partie mais aussi l’introduction et la conclusion générale. Gauthier parle de L’Homme éternel de Vox comme d’un « fait accompli ».

« Il fallait donc rétablir l’équilibre compromis, explique-t-il, et c’est ce qu’ont décidé de faire, avec une intelligence de la grandeur et une liberté d’esprit auxquelles nous nous plaisons à rendre hommage, les Nouvelles Éditions Latines ».

Il précise encore :

« Dès lors, nous ne pouvions plus nous dérober. Délaissant provisoirement les études indiennes et fidèles à l’engagement que nous avions pris envers l’auteur en 1932 [ce qui indique que Chesterton était au courant du traitement français donné à son livre et qu’il ne s’en satisfaisait peut-être pas, ndlr], nous avons effectué cette réparation posthume, avec d’autant plus d’intérêt qu’il s’agissait d’un véritable poème où des splendides images sont mises au service du bon sens, au cours d’une entreprise de salubrité intellectuelle ».

Ce livre, qui comprend 197 pages, offre donc pour la première fois l’introduction générale de l’ouvrage ainsi que la conclusion, sans oublier, bien sûr, le texte de la seconde partie. Il offre de plus un état des traductions au moment de la parution du livre en 1947. La Table des matières proposée indique les chapitres suivants :

Avertissement du traducteur
Introduction
Le Dieu dans la caverne
Les énigmes de l’évangile
L’histoire la plus étrange du monde
Le témoignage des hérétiques
L’évasion hors du paganisme
Les cinq morts de la foi
Conclusion : raccourci récapitulatif.

Signalons enfin que cette version a été réimprimée en 2010 et qu’elle ne termine pas les péripéties des traductions françaises de The Everlasting Man.

À suivre donc…

1925 : L’Homme éternel (2)

Publié en 1925, The Everlasting Man fait suite chronologiquement à la conversion au catholicisme de son auteur. Celui-ci, pourtant, entend ne pas faire dépendre son essai de cette conversion, qu’il ne renie pas bien sûr, mais il estime que le vrai sujet de discorde se trouve ici entre le christianisme et le paganisme moderne. D’emblée, il indique et limite donc le caractère de son ouvrage, plus historique que théologique. Son dessein ? Il est tout simplement exposer en ces lignes :

Mon idée maîtresse se résume ainsi : ceux qui disent que le Christ est un mythe parmi d’autres et sa religion, une religion parmi d’autres, rabâchent un lieu commun, contredit par un fait éclatant.

Dès l’entrée du livre, un fait apparaît surprenant pour qui connaît un peu les livres antérieurs de l’auteur. Dans l’introduction, Chesterton souligne qu’il y a deux façons de rentrer chez soi. Une première façon est celle qui est habituelle et commune à tous les hommes. La seconde  est plus surprenante ; elle consiste à faire le tour du monde jusqu’à revenir au point de départ. Dans Orthodoxie, il avait déjà développé cette idée :

Souvent, j’ai eu la tentation d’écrire un roman dont le héros serait un yachtman anglais qui, ayant commis une légère erreur de navigation, découvrirait l’Angleterre en croyant aborder une île inconnue des mers du Sud. Force m’est de constater que je suis tantôt trop occupé, tantôt trop paresseux pour écrire ce beau livre. Mieux vaut donc en dévoiler le thème et m’en servir pour illustrer un raisonnement philosophique. On peut à bon droit imaginer que l’explorateur (armé jusqu’aux dents et s’exprimant par gestes), venu planter le drapeau anglais sur un temple barbare qui n’est, en fin de compte, autre chose que le Pavillon de Brighton, s’est senti un peu sot. Il n’est pas dans mon propos de nier ici qu’il ait paru tel. Mais si vous vous figurez qu’il se soit trouvé idiot, ou que le sentiment du ridicule ait été la raison unique ou prédominante de son émotion, c’est que vous n’avez pas étudié avec toute la délicatesse voulue la riche nature romanesque du héros de ce conte. Son erreur fut en vérité des plus enviables ; et, s’il est l’homme que je crois, il le sait. Que peut-il y avoir de plus délicieux, en effet, que de ressentir en l’espace de quelques minutes toutes les terreurs exaltantes d’une expédition lointaine et toute l’humaine sécurité du retour chez soi ? Quoi de plus enchanteur que le divertissement de découvrir l’Afrique du Sud sans l’écoeurante nécessité d’y débarquer ? Quoi de plus magnifique que de tendre toute son énergie vers les rives lointaines de la Nouvelle-Galles du Sud pour atterrir, dans un ruissellement de larmes de joie, sur la bonne vieille Galles du Sud ? Tel me semble être du moins le véritable problème qui se pose aux philosophes. Tel est, en un certain sens, le véritable problème de ce livre. Comment pouvons-nous tout à la fois nous étonner devant ce monde et nous y sentir chez nous ? Comment cette étrange cité cosmique, peuplée de créatures diverses, éclairée par des lampadaires antiques et monstrueux, comment ce monde peut-il nous offrir simultanément la magie d’une ville inconnue et le confort, la fierté d’être notre ville ? (Traduction Anne Joba).

Ce clin d’œil thématique à Orthodoxie dès l’entrée en matière de The Everlasting Man indique bien une filiation. D’Orthodoxie à L’Homme éternel, c’est-à-dire de 1908 à 1925, le temps s’est écoulé, mais la réflexion de l’auteur s’est poursuivie dans la même direction. Aussi, si l’on prend en compte le fait que Orthodoxie est lui-même la suite d’Hérétiques (1905), le lecteur se trouve aujourd’hui devant une sorte de triptyque composé de ces trois ouvrages qui constituent la profession de foi de Chesterton et sa réflexion sur la destinée humaine.

À suivre…

1925 : L’Homme éternel

L’année 1925 aura été riche en publication pour Chesterton. Outre son Cobbett (voir ICI, et ) et les Tales of the Long Bown (voir Ici, et ), il publie un riche essai qui constitue aujourd’hui encore l’un des titres les plus célèbres de son œuvre, riche et variée. Parler de The Everlasting Man, c’est comme aborder un continent. On pressent la richesse de la découverte, on hésite sur le premier chemin à emprunter. Il faudrait dire tant de choses, évoquer tant d’images, souligner tant d’aspects, que la crainte de se tromper peut empêcher de se lancer à l’aventure. Une fois encore, l’histoire du livre nous aidera à entrer lentement dans ce monument.

The Everlasting Man fut publié en septembre 1925 chez Hodder & Stoughton. Après un avertissement et une introduction qui explique le plan du livre, celui-ci se découpe en deux grandes parties :

Part I: On the Creature Called Man (Cet animal qu’on appelle l’homme)
Part II: On the Man Called Christ (Cet homme qu’on appelle le Christ)

Le prétexte du livre est de répondre à celui de H.G. Wells, The Outline of History, publié en 1920 et profession de foi progressiste à travers le rappel des grandes étapes des progrès, depuis les sociétés primitives jusqu’au vingtième siècle. Dans sa réponse, Chesterton ne se contente pas seulement de démontrer que le véritable progrès part de la naissance du Christ et de la religion chrétienne qui l’a suivie. Il ne reproche pas seulement à Wells de mettre le Christ entre parenthèse dans l’histoire de l’humanité, il prend soin auparavant de montrer que Wells ou les progressistes de son style se trompent d’abord et avant tout sur l’homme lui-même. C’est notamment le but de la première partie qui montre combien l’homme des cavernes était un artiste, ce qui le différencie radicalement des animaux.

La première partie (On the Creature Called Man) comprend huit chapitres dont les titres sont :

I. The Man in the Cave
II. Professors and Prehistoric Men
III. The Antiquity of Civilisation
IV. God and Comparative Religion
V. Man and Mythologies
VI. The Demons and the Philosophers
VII. The War of the Gods and Demons
VIII. The End of the World

La deuxième partie (On the Man Called Christ) en comprend six :

I. The God in the Cave
II. The Riddles of the Gospel
III. The Strangest Story in the World
IV. The Witness of the Heretics
V. The Escape from Paganism
VI. The Five Deaths of the Faith

Le livre s’achève par un chapitre conclusif (The Summary Of This Book) suivi de deux annexes :

Appendix I. On Prehistoric Man
Appendix II. On Authority and Accuracy

À suivre…